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Un être d’exception

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

Le parcours de vie de Paul-Émile Borduas – qui aura duré 54 ans et pas une année de plus, pour être exact –, me fait penser à L’albatros, le célèbre poème de Charles Baudelaire. On y reconnaît cet oiseau au vol gracieux capable d’effectuer des arabesques, des montées pour se fixer sur un point, là où notre champ de vision s’élargit jusqu’à toucher la ligne d’horizon.

Pierre Lambert nous a fait un cadeau en publiant Borduas: le rebelle de Saint-Hilaire (lire Un livre dédié aux passionnés de l’art et des idées). S’y trouvent beaucoup de peintures du célèbre artiste ainsi que des présentations succinctes, mais fort intéressantes tant sur les plans pédagogique qu’historique et esthétique. L’historien, chroniqueur à Laurier Le Journal, entrouvre ici une porte sur la vie de l’artiste et surtout de l’Hilairemontais qu’était Borduas. Ceux qui souhaitent explorer davantage l’œuvre de l’auteur du Refus global auront entre les mains une excellente entrée en matière.

L’Histoire avec un grand H a souvent tendance à nous induire en erreur lorsqu’elle nous apparaît lointaine; lorsqu’on la considère dépassée. Jadis, les actions des hommes étaient visibles, arbitraires, voire brutales. Aujourd’hui, les gestes n’ont pas la violence d’autrefois; ils sont plus subtils, rusés, mais le résultat reste le même: l’exclusion. L’artiste, le libre penseur qu’était Borduas n’aurait pas connu l’exil, la solitude et la mort s’il n’avait pas fait l’objet d’une censure allant jusqu’à lui couper les vivres et à le condamner à une fin qui n’est pas digne de sa notoriété.

Borduas disait s’inspirer de la «poésie picturale» d’Ozias Leduc. Son parcours l’a amené ensuite à approfondir le «paysagisme abstrait», qui n’est que le début de sa quête de l’absolu, mais avant d’y arriver, il lui fallait d’abord s’affirmer. À ce propos, il dira que «l’automatisme, c’est la soumission de l’artiste à la spontanéité, à l’indiscipline, aux hasards, aux débordements.» Une liberté qui va finalement l’amener à croire «dans l’ardeur des lucidités exceptionnelles». On connaît la suite avec le manifeste du Refus global.

C’est là aussi que le parcours de vie de Borduas fait écho à cette dernière strophe du poème de Baudelaire:

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

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