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Photo : Centre de la nature du mont Saint-Hilaire.
Photo : Centre de la nature du mont Saint-Hilaire.

Nous étions 30 millions

Chère lectrice, cher lecteur,

Permettez-moi de vous faire un tout petit reproche. Il n’est pas facile pour moi de partager mon territoire avec des gens aussi entreprenants que vous. Je sais que vous m’admirez quand un bref instant d’émerveillement vous fait frissonner en m’apercevant près de votre sentier. Mais, mon expérience me dit d’être un peu méfiant. Je disparais donc en trois bonds dans la forêt, en vous laissant comme seule salutation le drapeau hissé qu’est ma queue blanche. Ma vitesse peut me sauver, et je peux me déplacer vite comme l’éclair, à 65 kilomètres à l’heure. Au besoin, je nage même comme un pro sur des distances de 10 kilomètres.

Vous nous avez emprunté – je n’ose pas dire «volé» – de beaux grands territoires et bien des membres de nos familles. Avant l’arrivée de vos ancêtres français et anglais, il y a 400 ans, nous étions 30 millions de chevreuils dans ces contrées. Les colons nous ont chassés si massivement pour notre chair délicieuse et notre belle peau, qu’ils ont réduit notre grande famille à seulement 300 000. Aujourd’hui, vous nous trouvez toujours gracieux, mais aussi casse-pieds car nous grignotons vos haies de cèdre et vos potagers, et nous arrachons des bourgeons de vos pommiers. C’est vrai, mais n’avez-vous pas envahi notre domaine? Puis notre vie est si courte: entre 6 et 8 ans ou exceptionnellement 12 ans.

Nos fiers mâles portent un panache à plusieurs pointes et courtisent les biches à l’automne, tout en faisant quelques combats courts et peu féroces avec les autres mâles.  Nos femmes nous donnent chacune deux ou trois faons en mai ou juin. Pendant le premier mois, notre petit est soigneusement léché par sa maman pour lui enlever toute odeur. Ce traitement est tellement efficace qu’un coyote peut passer à quelques pas du bébé, qui se tient immobile, et le prédateur ne le flaire même pas. D’ailleurs, nos petits portent un joli manteau tacheté de ronds ensoleillés qui les camoufle efficacement.

Nos oreilles sont fines, mais notre vue n’est pas notre sens le plus fort. C’est plutôt le nez qui nous guide. Nos glandes odoriférantes, qui se trouvent sur notre front, sur nos pattes et entre les pointes de nos sabots, sèment nos traces partout, surtout pour attirer les femelles ou pour intimider les autres mâles. Saviez-vous que nous avons jusqu’à 13 cris différents selon les besoins? Même nos jeunes faons peuvent crier très fort quand on les touche.

Nous préférons les espaces ouverts, les clairières, les champs et les vergers, car en pleine forêt nous ne voyons pas nos prédateurs et, surtout, les branches à croquer sont trop hautes et il y a peu de plantes à brouter en sous-bois. En été, nous sommes solitaires, mais en hiver nous nous tenons en une grande famille sous la gouverne d’une vieille femelle. Voilà notre portrait en quelques lignes.

Durant vos randonnées, quand vous admirerez notre élégance, pardonnez-nous notre hâte à disparaître. Nous savons que vous nous trouvez bien beaux, mais que vous pensez que nous prenons trop de place autour de votre jardin. Dites-vous que nous vous trouvons aussi pas mal encombrants dans notre territoire. Pourquoi ne pas faire la paix ensemble?

Votre chevreuil de la montagne

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