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Mort d’un esprit libre

«Pouah! Conservateur!», annotait un lecteur apparemment outré par cette formule signée Albert Brie dans son livre Le mot du silencieux : «Les petits enfants du siècle manquent de ces marques d’affection rugueuse que sont les rougeurs aux fesses». Ce même lecteur – ou cette même lectrice – ajoutera «Niaiseux» à côté d’un autre aphorisme: «La femme est rétractile et possessive; l’homme extensible et distributeur.»

Albert Brie est décédé le mardi 27 octobre dernier au CHSLD Marguerite-Adam, à Beloeil, où il a résidé pendant cinq ans. Il avait 89 ans. Moraliste, certes, mais humoriste aussi, Albert Brie était de son époque, celle où l’on pouvait fumer dans des endroits fermés, ne pas porter sa ceinture de sécurité et collectionner les clichés, pour ne pas dire les stéréotypes.

Les deux citations en haut proviennent du chapitre «Seul l’adulte est capable d’enfantillage», lequel est tiré du livre Le mot du silencieux. L’ouvrage, publié en 1978 par les Éditions Fides, est en fait constitué de petits billets d’Albert Brie que Le Devoir a fait paraître sur sa page éditoriale à partir de 1971. Tenez, deux autres citations du chapitre «Le bavardage, notre voix d’évitement»: «Les fanatiques vous reconnaissent la liberté d’avoir des opinions; ils vous refusent celle d’en disposer» et «Considérons que tuer le temps est parfois un cas de légitime défense.»

Deux cents pages remplies de plusieurs centaines de ces billets qui étaient la spécialité d’Albert Brie, définie par le journaliste Jean-François Nadeau, dans l’article qu’il a consacré à l’auteur le 4 avril dernier, comme «la formule lapidaire, le trait d’esprit, la finesse du raisonnement bien ramassé». Ajoutez la douzaine de pages du Dictionnaire du marginal, ce cadeau que Brie offre, sous la forme d’une banque de définitions écrites intelligemment et en toute liberté, à tous les amoureux du verbe. Celle-ci par exemple: «Opinion publique: Avis que l’on prête à tout le monde quand personne n’a été consulté.»

Jean Marcel, son ami, souligne dans la préface du livre  Le mot du silencieux qu’Albert Brie «était un écrivain prodigieux, à mettre quelque part entre le vieux Montaigne et le jeune La Bruyère». Un auteur comme je les aime et que je découvre par hasard seulement lorsqu’ils passent de vie à trépas. Pour un néo-Québécois comme moi, lorsqu’un esprit libre meurt, il me laisse aussi en héritage, pour reprendre la formulation de Jean Marcel, «ce monde incommensurable que l’on désigne communément sous le simple mot de langue». Une langue à partager, tout comme un humour: «L’été salue et passe. L’hiver arrive, s’arrête, s’installe, s’étend, fait le mort.»

(Ma collègue Annabelle Leclair devrait s’entretenir la semaine prochaine avec Danielle Brie, fille du défunt.)

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