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Faites le tour!

Tout ça commence avec une trace de botte dans ma plate-bande. Cette douce plate-bande de banlieue que je prends le temps de désherber à la main même si le temps, je n’en ai pas.

C’est monsieur publisac. Ce monsieur qui porte au moins des 13 et qui, systématiquement, passe sur mon rosier ou mes minis-fleurs qui tentent de survivre à un 300 livres qui arrivent sans crier gare chaque semaine. Cet homme, je le traque, je l’attends et je prépare ma phrase, la phrase qui me permettra de crier mes revendications banlieusardes et ainsi venger ma douce plate-bande. Cet homme, je le regarderai et l’émotion que j’y mettrai servira peut-être aussi à assouvir ma colère pour l’autre qui m’a volé ma place de stationnement et cette dame qui a assommé ma fille avec sa sacoche de mille tonnes dans une allée du centre d’achat.

Donnez-moi le collant «  pas de de circulaire », protégez ma plate-bande de ce trop-plein de non-respect. Donnez-moi cette chance d’attraper cet homme et de lui dire : «  Faites le tour! »

Ce matin, ce moment est arrivé. Entre la recherche d’une mitaine de la petite dernière et le chrono sur mon temps qui manque pour la course à la douche, je le vois. Il piétine le gazon qui vient de recevoir ses premiers flocons, maladroitement il traverse ma plate-bande et s’accroche dans une roche décorative. Le côté obscur en moi soulève mon coin de bouche souriant et malgré ma non-coiffure et ma robe de chambre, je laisse de côté cet orgueil pour pouvoir enfin lui dire. Je n’ai que quelques secondes, il faut que je réussisse à l’attraper.

« Monsieur. Faites le tour! » Il ne répond pas. Dos à moi, il est en train de quitter en retraversant sous mes yeux ma plate-bande «  Hey Monsieur! Faites attention… Regardez les plantes, vous brisez tout! ». Et d’un geste maladroit de la main, j’essaie de lui faire un signe qui se traduirait par un: attention ralentissez. Un peu déçue du peu d’impact de ma phrase et de mon geste, je ferme la porte. L’homme arrête et attend dans l’entrée de la maison. J’en suis consciente et je m’en fou un peu. C’est le restant du trop-plein accumulé et de la vengeance non vengée. Je termine d’aider la petite à s’habiller pendant que mon mari entre les pneus d’hiver dans la voiture, il faut s’en occuper.

L’homme est toujours là. Mal habillé pour la saison avec une tuque trop grande, il attend quelque chose. Mon mari lui demande pourquoi il reste et d’un français très approximatif il lui répond : « madame dit attendre ». Mais non, je ne lui ai pas dit « attendre », je lui ai dit ATTENTION. Toute cette préparation pour finalement avoir peu d’impact sur quelqu’un qui ne parle pas français ouf, quelle finale sans rebond. Je suis en train de vivre ma déception de trop peu d’impact  lorsqu’une camionnette blanche arrive. Une discussion s’en suit. La camionnette reste devant la maison et mon mari va les voir. L’homme de la camionnette : « il y a un problème ? » « Oui, en fait non, en fait ma femme… Elle lui demandait de faire le tour de la plate-bande tout  simplement. »

Nous allons lui expliquer. Il commençait à travailler aujourd’hui, il ne comprend pas. Il est arrivé au Québec il y a 6 jours de la Syrie avec sa famille.

Et soudain, ma plate-bande a repris le rang qu’elle aurait dû prendre en priorité 1000 au départ. Et soudain, cet homme à qui j’ai sèchement déballé mon trop-plein a pris une place et une estime particulière. Et soudain, je n’ai eu qu’une image, le retrouver et tout recommencer. Soudain, je ne voulais que prendre de ses nouvelles et l’aider. Soudain, j’imaginais son arrivée avec sa famille et le choc de tout laisser derrière soi par peur de la guerre, de la violence, de la mort. Et soudain, mon pénible déversement violent et gratuit de ce matin est devenu une honte de réalités.

Comment une plate-bande peut se transformer en remparts qui empêchent tout inconnu de traverser ses lignes. Comment une haie de cèdres peut-elle se transformer en bulle de verre. Comment la douleur et l’appel à l’aide des autres peuvent se traduire par une peur de l’autre. J’ai honte de ce que j’ai été ce matin. Et de dire que je n’étais pas préparée à accueillir cet homme fraîchement débarqué de l’horreur est un non-sens malheureux. Et d’accumuler une frustration de l’homme qui chausse des 13 est aussi aberrante comme situation.

Et plutôt que de m’acharner à exiger aux autres de faire le tour, je construirai le pont pour le traverser.

Nadine Viau

Beloeil

Un commentaire

  1. Très beau texte, merci beaucoup de partager votre histoire. On oublie souvent qu’un peu d’empathie fait toute la différence.

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